Les Médicis, maîtres de Florence : on zappe ou on mate ?
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  • Description
  • Après Victoria et The Crown, une troisième série a fait son apparition sur la scène mondiale à la fin de l’année 2016 : les Médicis, maîtres de Florence. Une série dont le budget n’a pas été communiquée, mais qui a été diffusée dans de nombreux pays : Etats-Unis, Royaume-Uni, Inde, Italie et la France sur une des chaînes de SFR, puis sur le canal 23 le 15 février. La série a été testée en Italie, où elle a rassemblé en moyenne 7,6 millions de téléspectateurs, ce qui a permis de conforter les réalisateurs dans leur choix, et d’annoncer une seconde saison. Pourtant, la série, qui se veut historique, est très loin de ce qu’on attend de ce type de programme. A l’image de ses deux scénaristes, Frank Spotnitz, qui a travaillé pour les séries X-Files et le Transporteur, et Nicholas Meyer, associé à des films comme Star Trek ou Sherlock Holmes, la série est relativement fantaisiste, très romancée et pleine d’anachronisme. En somme, une fiction faussement historique…

    Synopsis

    La série revient sur l’ascension d’une famille de bourgeois, les Médicis, qui en quelques générations, a réussi à s’imposer à la tête de Florence au XIVe siècle. La première saison s’articule autour des premiers membres de cette dynastie : Jean de Bicci, Cosme l’Ancien, Laurent de Médicis et Pierre le Gouteux.

    Qui sont les Médicis ?

    La famille a nourri beaucoup de fantasmes et a su entretenir son origine mythologique. Prétextant être les descendants de Charlemagne, les Médicis doivent vraisemblablement leur nom à un ancêtre médecin. Au XIIIe siècle, les Médicis sont des commerçants toscans. Petit bourgeois, Jean de Bicci comprend le potentiel d’un nouveau métier, prêteur bancaire. En effet, au début du XIIe siècle, des marchands de blé lombards se regroupent en guilde et élaborent le prêt avec intérêt. Une idée qui permet à ces premiers banquiers de s’enrichir rapidement et de conquérir l’Europe. En 1397, le patriarche fonde la première banque Médicis, qui comptera jusqu’à dix filiales bancaires : Venise, Rome, Naples, Milan, Pise, Genève, Lyon, Avignon, Bruges et Londres.

    Ambitieux, la famille s’appuie sur son réseau et ses clients prestigieux (comme les Papes) pour conquérir le pouvoir politique. A la tête de Florence sans avoir pris les armes (la seule en Europe à avoir réussi cet exploit), les Médicis en profitent pour positionner deux femmes sur le trône français, Catherine et Marie. La famille entame une politique de mécénat. Elle joue un rôle important dans la naissance et la diffusion de l’art de la Renaissance. Elle attire les artistes, multiplie les commandes privées et publiques, encourage la création et influence jusque dans le portrait, qui leur sert d’arme de communication (Florence. Portraits à la cour des Médicis).

    La première saison se concentre sur les premiers Médicis, nous nous en tiendront donc à ces protagonistes.

    Jean de Bicci

    Atelier d’Agnolo di Cosimo di Mariano, dit Bronzino — paradoxplace.com

    Le fondateur de la banque des Médicis en 1397 est également considéré comme le fondateur de la dynastie. Sa banque devient la plus importante d’Europe dès le XVe siècle, grâce entre autre à des prêts au pape Jean XXIII, ce qui lui permet de réinvestir dans deux ateliers de laine, l’industrie la plus prospère de Florence. De son union avec Piccarda de Bueri naîtront quatre enfants, dont seuls deux atteindront l’âge adulte : Cosme et Laurent. Il meurt à 69 ans, laissant à ses deux fils une fortune importante.

    Cosme de Médicis

    Jacopo Pontormo

    Né en 1389, Cosme reçoit une éducation classique. A 13 ans, il dirige l’un des ateliers de laine et contrôle les filiales de la banque des Médicis. Sceptique sur le prêt, il choisit de ne pas taxer les sommes mises en dépôt, ce qui lui attire les bonnes faveurs des papes et de nombreux clients.

    Dès 1429, à la mort de son père, il s’oppose à la famille des Albizzi qui tiennent la Seigneurie. Cette dernière l’accuse de détournement d’argent public, et le fait arrêter puis emprisonner au Palazzio Vecchio. Mais grâce à différents pots de vin, Cosme réussit à échapper à la peine de mort. Exilé pour dix ans, il quitte la ville avec toute sa famille pour Venise, d’où il prépare sa vengeance. Grâce à ces nombreuses relations, qui exigent un remboursement immédiat des sommes empruntées, et au soutien d’Eugène IV, Cosme réussit à paralyser l’économie de Florence. Il planifie alors son retour dans sa ville, qui l’accueille sous les acclamations. Les nouvelles élections portent Cosme à la fonction de gonfalonier (qui gère entre autre la justice), la plus prestigieuse, et les Albizzi sont à leur tour exilés. Cosme utilisera régulièrement cette punition, ainsi que le redressement fiscal, pour punir ses adversaires par la suite. Amateur d’art, il est le premier des Médicis à devenir mécène. Il commande des œuvres à Fra Angelico pour le couvent San Marco, s’inspire de la philosophie et se fait conseiller par Donatello.

    Il aura deux enfants avec sa femme Contessina de Bardi, la fille aînée de l’associé de son père, Pierre le Goutteux et Jean de Médicis. Il aura également un enfant illégitime, Carlo, né de sa relation avec une esclave circassienne offerte lors de son séjour à Venise. Enfin, il soignera particulièrement l’éducation de son petit-fils, Laurent (le Magnifique), en qui il voit son successeur. Il mort en 1464, rongé par la goutte.

    Son frère, Laurent de Médicis (1395-1440) jouera un rôle secondaire, dans l’ombre de son frère. Très fidèle, il tentera de lever une armée contre Florence lors de la condamnation à l’exil de son frère. Il le suit à Venise et se verra confier des missions au sein de la banque. Il meurt chez lui, à la Villa Carreggi.

    Pierre Ier de Médicis, surnommé Pierre le Goutteux ne jouera pas un très grand rôle historique. Né en 1416 et mort en 1469, il était atteint d’une arthrite déformante, qui pourrait avoir été génétique. Il fut marié à Lucrezia Tornabuoni, et est le père de Laurent le Magnifique.

    Agnolo di Cosimo di Mariano, dit Bronzino — National Gallery

    Son frère, Jean de Médicis, est initié depuis son plus jeune âge aux affaires. Il dirige dès 1438 la filiale basée à Ferrare. Amateur de musique, il intervient dans les projets de mécénat de son père. Botticelli le représente d’ailleurs, avec son frère dans son tableau, l’Adoration des Rois Mages. Marié à Ginevra Alessandri, son fils légitime mourra à l’âge de 8 ans.

    Sandro Botticelli — The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH.

    La papauté sous les premiers Médicis

    Le « règne » des Médicis est marqué la succession de 12 papes officiels, mais surtout par le Grand Schisme, crise majeure de la Papauté. Pour faire simple, les Papes s’étaient établis à Avignon, retournant temporairement à Rome. En 1378, le pape Grégoire XI décide de retourner s’installer à Rome, créant des protestations à Avignon mais aussi à Pise, qui élisent toutes deux un nouveau Pape. 

    Grégoire XI décède en 1378, et des élections sont organisées. Remportées par Urbain VI, qui devient Pape à Rome, ce dernier se retrouvent face à des cardinaux, qui affirment avoir voté sous la pression pour obtenir un pape italien. Mécontents, ils se regroupent à Fondi et élisent un nouveau Pape, Clément VII, et déclenchent le Grand Schisme d’Occident. Son successeur, Grégoire XII est déposé par le Concile de Pise, et finit par abdiquer en 1417. Le clergé choisit alors d’élire un nouveau Pape de Rome pour en terminer avec le schisme : Martin V.

    A quoi ressemble Florence sous les premiers Médicis?

    http://www.florencetouristguide.net/fr/portfolio/florence-au-moyen-age/

    A cette époque, l’Italie n’est pas un pays unifié, mais un ensemble de royaumes et de républiques. C’est notamment le cas de Florence, qui est dirigée par quelques individus regroupés en gouvernement oligarchique. Pour discuter et prendre des décisions pour la ville, les seigneurs ont besoin d’un lieu propre, un palais public, comme le Palazzio Vecchio, dont la construction débute en XIIIe siècle.

    Florence a énormément souffert de la Grande Peste, qui a sévit en 1348. Comme de nombreuses villes européennes, sa population a été ravagé, diminuant parfois de 50%. Après l’épidémie, la capitale toscane compte 50 000 habitants.

    Entre le XIIIe et le XIVe siècle, la ville est déjà dotée de nombreux édifices religieux et civils, encore présents aujourd’hui, comme le Ponte Vecchio, reconstruit en 1345 après avoir été détruit par le fleuve, la Cathédrale Santa Maria del Fiore, débutée en 1296 et achevée avec sa coupole en 1436 grâce à Brunelleschi. La Place de la Seigneurie, autour du Palazzo Vecchio était déjà fréquentée et la basilique Santa Croce n’avait pas encore sa fonction de Panthéon et n’était qu’une simple petite église.

    Le Palais Pitti est débuté, quant à lui, en 1458, les Offices en 1581 et le corridor de Vasari (qui relie le Palazzo Vecchio au Palais Pitti) en 1565. Enfin, les florentins ne pouvaient pas profiter du coucher de soleil sur Florence depuis les jardins de Boboli, qui n’apparaissent qu’au XVIe siècle.

    Grâce au développement bancaire et à l’impulsion donnée par les Médicis, la ville profite d’un climat économique et artistique très favorable. Elle se développe vite et gagne très vite la notoriété qu’on lui connaît.

    Ce qui fonctionne

    La série marque quelques points avec ses décors et ses costumes. On retrouve immédiatement le faste et l’esprit humaniste de cette Florence de la fin du Moyen Âge. Si dans l’ensemble la série est très romancée, quelques épisodes sont justes et très réalistes, comme la nomination du cardinal Badassarre Cossa comme le pape Jean XXIII (le Pape de Pise), la visite de Eugenio IV, l’œuf de Brunellechi, les conseils de Donatello ou la relation entre Cosme et Maddalena.

    On aime aussi le traitement de Cosme, plutôt cohérente avec les descriptions du personnage. A noter que le David de Donatello, qu’on voit dans le générique, est une commande que Cosme a véritablement passé à son retour d’exil, la finançant en partie avec de l’argent public, car il estimait que l’art était d’utilité publique.

    Patrick A. Rodgers — originally posted to Flickr as Florence - David by Donatello

    La série offre également des épisodes assez rythmés, qui mettent en lumière des points rarement abordés qui captivent le spectateur, comme la chute des Médicis. Le problème, c’est que ces bons épisodes sont très vites effacés par ceux relativement mauvais, aux histoires fantaisistes…

    Ce qui ne marche pas

    L’histoire, comme indiquée dans le générique, est une adaptation libre. Généralement, les séries historiques jouent avec les faits, la chronologie, pour permettre un bon enchainement et tenir le spectateur en haleine. Mais ici, l’histoire est trop réécrite, à tel point qu’on ne peut plus parler de série historique. Des faits ont été inventés pour satisfaire les téléspectateurs les moins avisés, alors que la saga Médicis avait déjà tous les ingrédients pour les captiver.

    Ainsi, Jean de Bicci est mort à 69 ans, un âge plus que honorable à cette époque, et Laurent de Médicis n’a pas non plus été assassiné.

    Jeandi Bicci n’est pas parti dans sans vie avec un simple moulin, mais a eu la chance de naître dans une famille de petits bourgeois.

    Côté anachronisme, certains des monuments visibles dans la série, comme le couloir Vasari, n’existe pas encore durant le règne des premiers Médicis, et les plats visibles durant le conclave de l’élection de Jean XXIII comportent des pommes de terre et des haricots, deux plantes originaires d’Amérique (découverte en 1495).

    Autre fait frappant, la coutume gréco-romaine qui consistait à mettre une pièce en or dans la bouche, et non pas sur les yeux, pour pouvoir payer le passeur du Styx, Charon, n’a plus court au Moyen-Âge. On peut aussi souligner qu’il n’était pas coutume de se marier dans l’Eglise, mais sur le seuil, et de terminer les festivités à son domicile après avoir traversé la ville.

    La Peste a malheureusement frappé également Sienne, mais par chance, la mère de Cosme n’a pas été touchée, même si on sait que certaines personnes ont bien survécu à la maladie. Enfin, c’est toute la petite famille qui part s’installer à Venise, en laissant les partisans s’occuper de leur retour. Et on en passe…

    La musique du générique ne fonctionne pas non plus… et malgré sa modernité et sa bonne idée de départ : des bustes et des symboles de Florence, les tons rouge et noirs évoquent immédiatement le sang et le deuil, dont les scénaristes se sont servis pour extrapoler les faits historiques.

    Alors que la série avait une bonne base pour devenir un bon programme, peut-être un peu moins rythmé, mais plus juste, les producteurs ont choisi de s'orienter vers une fiction à l’américaine, en réécrivant allégrement l’histoire, en intégrant des intrigues fausses pour fidéliser un spectateur peu averti, et en traitant la série en superficie. Car rien n’est creusé, tout est servi au premier degré. Et venant d’une série à moitié produite en Italie, la faute ne pardonne pas…

    On zappe !



    https://it.wikipedia.org/wiki/I_Medici_(serie_televisiva)

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_de_Médicis

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_Médicis_(136...)

    https://www.herodote.net/Les_Medicis-synthese-575....

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_banqu...

    https://it.wikipedia.org/wiki/Giovanni_di_Bicci_de...

    https://it.wikipedia.org/wiki/Lorenzo_il_Vecchio

    https://it.wikipedia.org/wiki/Cosimo_de%27_Medici

    https://it.wikipedia.org/wiki/Piero_il_Gottoso

    https://it.wikipedia.org/wiki/Giovanni_di_Cosimo_d...

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_schisme_d’Occident

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